
L’AURORE INACHEVÉE
de Pierre Malte, aux éditions Orca.
SUR LA COLLINE
Ciel près de moi si pur, écoute la prière
Que je fais à genoux pour oublier son nom ;
Ton Dieu se souvient-il de ce que j’ai dû taire
Depuis qu’elle m’a pris sous sa malédiction ?
Tu vas me protéger de la vierge sorcière
De la fée des enfers, du mirage félon...
Mais le cor est si sombre et la flûte légère
Pourquoi ces sons lointains montent-ils du vallon ?
Pourquoi si près de moi ces chants de perdition
Cette corne de brume en plein ciel de lumière ?
Mon Dieu je sens qu’en moi revient la déraison
Jusqu’où monteront donc ces harmonies légères ?
La flûte c’est le chant de tout ce qui espère
Sur les prés moelleux les naïfs abandons
C’est l’ondoiement subtil des dansantes bergères
Et l’ange de mémoire attaché à son nom
Mais le cor se fait lourd pour l’infinie misère
De ceux qu’on assassine au pas de la gestion
Proies d’amour ou de plomb, l’agonie est amère
Le sais-tu, âme double aux deux bouts du canon ?
LA ROSE ROUGE
Toi qui fermes les yeux sur ton secret de femme
Incertaine beauté au songe inavoué
Toi qui vas te cacher pour murmurer ton âme
Craintive d’un espoir à jamais caressé
Pourquoi donc s’engloutir et se percer de lames
Quand ton cœur mutilé chante l’éternité ?
Crois-tu que braise meure quand on mouille la flamme ?
Amour vaut mieux que pleurs au creux de l’oreiller
Vois donc frémir d’orgueil cette fleur écarlate,
Baiser de volupté dans son pur vermillon
Sa robe et son parfum chaudement se dilatent,
Au soleil qu’elle engendre étourdit l’émotion
Sous les cieux amusés son chant de gloire éclate
Regards émerveillés, danses et tourbillons
Reine au port immortel et pourtant délicate
En sa miraculeuse et tendre inflexion
LE CHANT DE SES YEUX
Pourquoi donc cet adieu
De nos cœurs qui s’appellent
Que vouliez-vous d’aveu
Plus vibrant qu’étincelle ?
Mais regardez mes yeux
C’est pour vous qu’ils ruissellent
Dans leur vertigineux
Secret qui s’écartèle
Je murmure ton nom
Dont trembla ma prière
En élevant mon front
Pour baiser ta lumière ;
Vois ces troubles rayons
De pollen en poussière
D’ailes de papillons
Et de morts d’éphémères...
Pourquoi donc cet adieu ?
Tocsins et carillons
Espérance éternelle
Bonheur que nous cherchions
Dans ces lueurs cruelles
Adieu mon amoureux
Caché sous mes paupières...
Ferme à jamais mes yeux
Secret que je dois taire
L’ENFANT PERDU
Dis-moi, enfant, quel est ton nom ?
-Je suis l’orphelin de mon père
Mais où est-il, petit garçon ?
-Loin de chez nous, dans mes prières
Où est son âme, enfant blessé ?
-Sur les flots bleus que je dessine
Vers quelle étoile est-il allé ?
-Derrière celles qu’on devine
Je vois, des pleurs mouillent tes yeux
-La nuit est si triste et si sombre
Dans le grand soir trop silencieux
Il ne vient plus chasser les ombres
Un jour qu’il s’était égaré
Mon Papa mort sur de la neige
Je crois, les loups l’ont dévoré
Mais tu sais, Maman me protège
CHANSON DE LA FOLLE
Dans le ciel
S’est éteint le jour
Au fond de ma vie au froid de la nuit
Votre fiel
A tué l’amour
Depuis je m’enfuis depuis je m’enfuis
Dans vos murs
C’est comme un enfer
Où mon mal me brûle où mon mal me brûle
Mort impure
Viens briser mes fers
Dans le trou béant où mon corps recule
Vierge sainte
Entends mes sanglots
Dis-lui que je l’aime et qu’il me revienne
Puits de crainte
Mortelle est ton eau
Pitié viens poser ta main dans la mienne
Cette croix
Pour moi est trop lourde
Prenez ma douleur dans vos mains de pierre
Ouvrez-moi
Vos oreilles sourdes
Et ne crachez pas au pied du calvaire...
Quel silence
Soudain est tombé
Sur mon âme nue sur ma nuit d’adieu
Vents immenses
Calme pureté
Vous m’emporterez jusque dans les cieux
Je m’enfonce
Puits vertigineux
Funèbre endormie dans sa molle extase
Dieu, renonce
A suivre mes yeux
Dans l’enfoncement bienheureux des vases...
LE CHRIST EN CROIX
L’oiseau est mort
A vos pieds gît
Un souffle encor...
Ultimes bords
Où tout finit
Qu’apportait-il
L’oiseau blessé
Le mince fil
L’âme en péril
Des libertés ?
Le oui des dieux
A vos je t’aime
Elus heureux,
L’arche des cieux
Sur vos diadèmes
Un brin de branche
Des bois secrets
Où l’homme épanche
Dans la nuit blanche
Ses chants de paix
Le doux baiser
De votre mère,
Son corps penché
Sur vous blessés
Sur l’âme amère
Divin survol
Brise si fraîche
Sur les atolls
Les monts les cols
Coupe la flèche
Ivres et folles
Ô nues trop claires
Voilà qu’il vole
Spectres, idoles
Vers vos mystères
Et l’oiseau plonge
Ailes en croix
Qu’un feu prolonge
Funeste songe
Vertige, effroi
Lui si chétif
Il craint la terre
Ses durs récifs
Ses rochers vifs
Terribles pierres
La vaste terre
Qu’il surpassait
Froid cimetière
Froide glacière
Long couperet
Ainsi emmurent
Les puits pavés
Ainsi perdure
La nuit impure
D’éternité
Il va rapide,
Il peut frémir
Dans le ciel vide
Le vent frigide...
Il va mourir
La terre approche
Où se dilatent
Ses tours, ses cloches.
Puis sur la roche
La croix éclate
Le corps s’écrase,
Le sang giclant
Sur l’herbe rase.
Le ciel s’embrase
D’un feu couchant
Pauvre petit,
Sainte mémoire
Des ans bénis
Des champs fleuris
Des tendres gloires...
L’oiseau est mort
A nos pieds gît
J’ai craint dès lors
L’ultime bord
Où tout finit
LE MENSONGE DE DIEU ?
Bien que tu m’aies déchu de tous mes droits de père
De mes espoirs d’amant et de mes vœux d’époux
Que ta mémoire en moi révolte ma misère
Et que sous ton mensonge on m’ait mis à genoux
Même si nul oubli n’atténue la souffrance
De vivre sans amour en se sachant aimé
Et sans avoir péché de blêmir sous l’offense
Pour tous les serments pieux que tu as parjurés
Toi qui cherches la paix après chaque vengeance
Avec ton drapeau blanc sur ton sabre sanglant
Et qui ressembles tant à la mort qui s’avance
En frappant sa victime en traître, en souriant
Oui, toi qui m’as versé l’agonie et la honte
Ton sourire est en moi comme l’idée de Dieu
Ces implorations et ces regards qui montent
Quand de l’affreux charnier on détourne les yeux
Cette rosée qui flotte au-dessus des carnages
Cet espoir inhumain et cette âme, est-ce Lui
Où l’inutilité d’un merveilleux mirage,
La peur de se reperdre en poussière de nuit ?
Quand on croit que voilà la lumière promise
Quand des cloaques noirs surgit un mot d’amour
Que s’enflamme à nouveau l’immense nuée grise
Et qu’on ne veut plus voir tournoyer les vautours
On oublie pour la Voix la terre et sa géhenne
La corde des pendus et la mort des enfants
La révolte des preux contre ses chants de haine
Et cet enfer cruel promis à l’innocent
C’est ainsi que je vois ton sourire, ma belle
Ton doux sourire pur et ta sainte clarté ;
Il règne sans merci dans sa gloire éternelle
Sur le cadavre usé de ceux qui l’ont prié.
PAUVRE JESUS
Si le ciel n’existe pas
Pour consoler l’humiliée
Pour accueillir la rosée
De l’humble fleur d’ici-bas
Si le ciel n’existe pas
Pour que soit rendue justice
A l’homme mort au supplice
Pour avoir tendu les bras
Si le ciel n’existe pas
Pour couronner la tendresse
De ces yeux pleins de tristesse
Qu’injurièrent les verrats...
Dieu ! craignez l’ange déchu
Et sa torture brisée
Et sa chair suppliciée
Et l’œil ouvert du pendu
Son sang qui soûle les fous
Mouillera ta sainte image
Que les doux des pâturages
Peignent quand hurlent les loups
Pour trouver moins amer goût
Aux malheurs et aux carnages
Et se donner le courage
D’attendre la mort debout
Qu’en restera-t-il mon Dieu
Dans une terre païenne
Dans le triomphe des chiennes
Et l’embrasement du feu ?
Dans de grands temples blindés
Tu régneras en icône
Un gros veau d’or sur son trône
Pour des hommes cuirassés
Ô Père de Jésus-Christ
Berças-tu son agonie
Quand les bêtes en folie
Clouèrent son corps meurtri ?
L’ENFANT DANS LA SAINT-BARTHELEMY
Ecoute, enfant triste
Dont le cœur est sur la mer
Porté par un vent amer
Qui te perce comme un Christ
Ô innocence déçue
Rappelle, enfant seul,
Etouffée dans son linceul
La chère voix qui s’est tue
Souviens-toi
Souviens-toi, âme chérie
Des nuits passées dans mes bras
Je marchais à larges pas
Pour calmer tes insomnies
Souviens-toi
Souviens-toi, ma tendre gloire
Des soirées sur mes genoux
A jouer comme des fous
J’ai vos rires en mémoire
Survint la colère
Le désert et le vent froid
L’enfer où grondent les voix
Et commença la misère
On a dit délire
Comme si les innocents
Devaient rompre en souriant
Veules, et laisser médire
Ai-je été infâme
De t’avoir aimé câlin ?
Laisse parler le malin
Ce n’est que du fiel de femme
On a dit pour ma tendresse
Que j’étais impur
Elles ont le cœur si dur
Ces malfaisantes tigresses
Tu es seul, toi, désolé
Mais ta mère est libre
Mais ta Mère est libre...
Que votre âme implore et vibre ?
On fera comme à côté !
On n’a pas beaucoup cherché
Où irait femme sans mode ?
Tête folle et bras d’Hérode
Que d’innocents massacrés...
Oublie ta tristesse,
Si ton père est enchaîné,
Par son éternel passé
Son amour n’est pas en laisse
Par ses mélodies
Graves, ma voix t’atteindra
Petit, ne t’enferme pas
Dans l’ombre et dans la mélancolie
LA PETITE SŒUR
Viens à moi
Dans ma maison
Il fait si doux
Souviens-toi
Il fait si bon
Sur mes genoux
Tu es grande
Mais si fragile
En ma mémoire
Prends l’offrande
D’un cœur qui file
Des liens d’espoir
Fou qui veut
Un triste jour
Que tu oublies
Dis un peu
Es-tu toujours
Aussi jolie ?
Qu’as-tu donc
Petite fille
A murmurer
Un seul nom
Comme charmille
Doux à pleurer ?
Tu soupires
Pauvre mignonne
D’un sort si dur
Un sourire
Et tu rayonnes
Comme un ciel pur !
Fleurira
L’arbrisseau
Chantera
Le passereau
Quand sur mes bras
Petit roseau
Tu t’endormiras
Au son lointain des fabliaux...
LA COUR
Messieurs la Cour
Cortège intrigant
Dos courbés bonjour
Mépris arrogant…
Fi ! dans vos parcours
D’hommes puissants
Quels sont ces détours
Glissants de rampants ?
Malgré vos atours
Luxe et rougeoiement
Où sont vos contours
Au destin, changeants ?
Plus qu’à votre tour
D’honorables gens
Honneur aux rebours
Et aux louvoiements !
Des crimes en Cours
Défenseurs fervents
Creux comme tambour
Battant sourdement
L’esprit haut et court
Et le ton tranchant
Tours et demi-tours
Girouettes au vent
Vous tournez autour
D’un plumage ardent
Coquebins balourds
Œuf(s) de présidents
Et vous, vieux vautours
Nichant tout tremblants
Lâches, pleutres, gourds
Menteurs et prudents,
Sur le temps qui court
De son pas pesant…
Dans les murs les tours
Hurle l’innocent
Il n’est de recours
Face à vos serments
Les peuples sont sourds
Les bourreaux autant
Qu’est-ce que l’amour
D’un père à l’enfant
Un pauvre labour
Qu’on va piétinant…
LE FLEAU D’ARMES
On te fait tournoyer, tu es le fléau d’armes
Tenu par un bras fol insensible à tes larmes
On serre fort tes pieds sans l’ombre d’un remords
Pour que ton petit corps en moi sème la mort
Sans fin elle s’enivre la fureur honteuse
De voir s’entrechoquer nos têtes douloureuses
Tu tournoies dans le ciel, pauvre bâton sanglant
Tempêtes et vents fous, vrilles et sifflements
Elle croit posséder ainsi ton âme frêle
Elle sait qu’elle a mis en moi l’ombre éternelle
Enfant ne la crois pas, ton âme t’appartient
Et ma vie renaîtra si tu me tends la main
Sois-en sûr elle t’aime, enfant né de son ventre
Elle te tient au chaud dans l’ombre de son antre
Mais tant elle te hait parce que tu es mien
Et que mon souvenir pèse sur ton destin
Si l’arme lui manquait, là finirait le drame
Aux bras que je te tends, accroche-toi, mon âme
Dans ce tourbillon fou, qui hurle qui se plaint ?
Quel étrange pouvoir on donne aux assassins…
LE JUGE DE BORDEAUX
Le jug’ de Bordeaux
Ressemble au confrère
Confrère au compère
Son pair à mon dos
A quoi penses-tu ?
Comme eux je suppose
Qui scrutent la chose
Mon dos à mon cul
De là je conclus
Qu’le jug’ de Bordeaux
Ressemble oui en somme
A mon cul tout comme
Comme deux goutt’ d’eau
***
Le jug’ de Bordeaux
Ressemble aux commères
Commère à sommaire
Sommaire à « bon dos »
Où te situes-tu
Cancan des luronnes,
Vipères, friponnes ?
Bon dos à mon cul
De là je conclus
Qu’le jug’ de Bordeaux
Ressemble oui en somme
A mon cul tout comme
Comme deux goutt’ d’eau
Et… oh !
Qu’le juge peu net,
A la plume légère,
Ressemble au derrière
Girond d’Mistinguett
EST-CE MON ENFANT ?
L’enfant au loin tout frêle
Vient vers moi sans savoir
Qu’il ressemble à l’espoir
A la bonne nouvelle
Quand manque la brindille
Pour allumer mon feu
Est-ce un hasard heureux
Qui me porte ma fille ?
A toi combien pareille
Les mêmes cheveux blonds
Et ce regard mignon
Qui sur tout s’émerveille
La même silhouette
Un nuage au ciel bleu
Ce pas souple et gracieux
Qui danse dans la tête
Enfant mon espérance
Tu me reconnaîtrais
Et je t’accueillerais
Dans ma chaleur intense
J’imagine un sourire
Beau comme un paradis
Grand comme l’infini
Ta tendresse chavire
Mon enfant tu t’approches
Sans me voir, l’œil tourné
Sais-tu qu’un cœur brûlé
A ses rêves s’accroche ?
Ma joie était d’y croire
Même quand je savais
Presque tu me touchais
Parallèle mémoire…
LA VOIX DE L’ENFER
ou Le doute indélébile
Je n’ai pas violé mon fils
J’en fais serment par la Vierge
Je le jure sur ma verge
Sur ma cuisse et mon pénis
Vampires d’ultime berge
Qui l’avez insinué
Que l’enfer vous soit damné
Et le néant vous submerge !
Les doux seront offusqués
Des jurons d’iconoclaste…
Je ne suis pas pédéraste
Mais quand même lapidé !
En m’opposant l’Ecclésiaste
Tous les culs-bénis diront
Que je ne suis qu’un démon
Et que ma voix n’est pas chaste
Sont-ils plus purs les larrons
Qui sans l’ombre d’une enquête
Et louchant sur ma braguette
Ont fait ma malédiction ?
Fripouillons et friponnettes
Hypocrites, faux-dévots
Je n’ai d’arme que les mots
Pour vous arracher vos dettes
Peste soit de vous, ribauds
Installés dans vos prébendes
Malheur à ceux qui attendent
La grâce de leurs bourreaux
J’ai demandé qu’on me pende
Si l’on prouvait mon forfait
Mais ils ont jugé que c’est
Parce que les pendus bandent
Ils ont trouvé indiscret
Que les mots tout crus je dise
N’importe que s’éternise
Le refrain et ses couplets
De l’offense point commise
De ce péché sans pardon
Qui se glissent tout le long
De leurs sentences exquises
Grimaciers, singes, guenons,
Faux-témoins, larves et lâches
Rien ne lavera la tache
Que vous fîtes sur mon nom
Je veux que mes enfants sachent
Comment on me prit l’honneur ;
Ayant subi vos horreurs
Voudriez-vous qu’on se cache ?
Je dénonce mes menteurs
Qui me mirent en misère
Mais par-delà mes colères
Mais par-delà mes fureurs
Je réchauffe dans mes serres
Les fleurs du myosotis
Mon amour fut comme lys
C’est pourquoi, de Dieu, j’espère
Je n’ai pas violé mon fils
J’en fais serment par la Vierge
Consumé comme ces cierges
Qu’on brûlait pour Adonis
UN ENFANT HEUREUX
Comme c’est simple le bonheur
Il suffit de bien s’aimer
Rappelle-toi les yeux en fleurs
De l’enfant, notre bébé
Tous les matins j’allais jouer
Avant que le ciel se dore
Et son sourire émerveillé
Était plus pur que l’aurore
C’est notre choix toi que j’adore
On fait ce qu’on veut du feu
La chaleur où tout peut éclore
Ou l’enfer des malheureux
Souviens-toi de ces calmes jeux
Des chants de notre tendresse
Et de ce qu’on fit voir des cieux
A l’enfant cherchant caresse
Qu’avons-nous tenu des promesses
Faites à ses premiers pas
As-tu songé à la détresse
De ce tout petit cœur-là ?
Que lui échoira de tracas
Grandes ou menues misères
Que le temps ne console pas
Et nous n’y pourrons rien faire
Elle aura droit dans ses colères
De dire aux éclairs, pourtant
Que ses parents en rajoutèrent
En parjurant leurs serments
Les couples sont devenus grands
Mais plus de nids d’hirondelles
Le bonheur comme c’est charmant
Rien n’était trop beau pour elle
LA VOIX DANS LA LUMIÈRE
Sur les collines
Je veux donner la force aux âmes opalines
Qui voient saigner leurs plaies sans espoir de guérir
Dans leur sein s’entre-tuent les grâces cristallines
Du miracle d’amour et du chant des martyrs
Car l’Amour et ma Loi sont d’essence divine
Moi-même entre les deux je n’ai pas su choisir
Ce sont les deux versants de la même colline
Qui monte jusqu’à moi et qu’il vous faut gravir
*****
Souvent les deux coteaux ensemble s’illuminent
En donnant la clarté où tout viendra fleurir
Le très tendre Pierrot, la douce Colombine
Et leurs enfants plus tard qu’ils pourront tant chérir
Je souris quand résonne une cloche matine
Dans l’église ils sont deux à boire l’élixir
Qui les fera monter où le bonheur culmine
En joignant dans leurs mains les serments à tenir
Parfois je les revois quand leur amour décline
Cachant de leurs épées leurs pleurs et leurs soupirs
Pauvres âmes souvent devenues assassines
C’est par deux fois, malheur, que je vous vois mourir
Vous refusez l’appel de mes deux mains divines
Et dans les gouffres noirs allez sans fin gémir
Vous quittez les versants de la douce colline
Qui monte jusqu’à moi et qu’il fallait gravir
*****
Mais ce chemin des rois, cette voie purpurine
Aucun homme jamais n’a pu s’y maintenir
Lorsqu’il avait au cœur plus d’un bouquet d’épines
Plus d’un bouquet de fleurs, plus d’un rêve à nourrir
S’embrasent les deux flancs et creusent des ravines
Comme de vieux amants qui se sont fait haïr
Ils vomissent le feu, l’injure et la vermine
Par-dessus les sommets où l’œil vient s’éblouir
Ce n’est pas mon courroux qui dans les cieux fulmine
Je sais la pureté de vos fiévreux désirs
Mais c’est l’homme lui seul qui dans son cœur dessine
Honteux de sa traîtrise, un grand Dieu pour punir
Tant de drames sont nés, de honte et de famines
Par ces chastes passions que je voudrais bénir
Sont mortes tant de fois leur tristes héroïnes
Que la sage nature en hait le souvenir
*****
Mais, mon fils, je vous aime et ma grâce est divine
Je vous consolerai, vous qu’on fait agonir
J’élèverai le corps de ceux qu’on extermine
En mon saint nom !... qu’hélas mes sbires font ternir
L’amour est son pardon, ô croix que je devine
Dans la noire insomnie de qui voudrait dormir
Que savent-ils de moi, ceux-là qui s’imaginent
Pouvoir user de moi pour venger et maudire !
*****
Saints, deux fois saints sont ceux qui vivent dans leurs ruines
Dans les débris d’un cœur qui ne sait plus sourire
Mais pourquoi la douleur de vivre dans la bruine
Quand revient le soleil infiniment s’offrir ?
Je poserai mes mains sur les fronts qui s’inclinent
En cachant au ciel bleu leurs yeux sans repentir
De mon sceptre ils ont vu les pierres les plus fines
L’une est le diamant pur et l’autre le saphir
Je vois la terre impie et la chair en rapine
La débauche et l’appel au licencieux plaisir
Je ne peux croire, ô fils, qu’une âme se mutine
Quand elle a, sur ma voie, commencé à souffrir
DÉFENSE ET MISÈRE DE LA FEMME FATALE
Vous me frôliez, femme fatale
Vous jouissiez de mon délire
Vous m’écorchiez de vos pétales
Je souffrais à vous faire rire
--Je jouissais de l’indicible
Je t’adorais, homme incrédule
Autant la flèche autant la cible
Autant la proie la tarentule
--Mais malgré votre faim, c’est drôle
Vous ne dévorez point vos proies
Il vous suffit bien qu’on se frôle
Et que l’or du rêve poudroie
--Je veux te donner mes caresses
Attends que je ne sois plus ivre
Que ferais-je dans cette ivresse
Tant de choses doivent survivre
--Votre ivresse n’est qu’une amorce
Pour les mouettes qu’on attrape
Mais point ne lui suffit sa force
Pour retenir qui s’en échappe
--Non, ma clarté n’est pas un leurre
Ni mon œil pur un vil mensonge
Je suis la femme qui s’apeure
De l’immensité de ses songes
--Mais vous savez que ces murailles
Un jour deviendront trop légères
Alors vous cachez vos entrailles
Dans le plus profond des mystères
--Je ne cache que mon angoisse
Cela, ne peux-tu le comprendre ?
Toute ma vanité se froisse
De ne pouvoir pas me défendre
--Pour nous retenir dans vos chaînes
Puisque ne prend plus l’étincelle
Vous ferez s’alterner la haine
Et les promesses éternelles
--Mais je voulais que tu m’attendes
Et je tremblais tant, infidèle !
J’avais si peur de ton offrande
Mais j’avais si peur de tes ailes
--Ce n’est plus l’amour qui consume
Mais les secrets de l’affreux prisme
Et votre sépulcrale brume
D’hypocrisie et de sadisme
--Non je suis pure et crois, je t’aime
N’entends-tu pas mes confidences
Et la douleur de mon dilemme ?
Je te supplie dans ton silence
--Plus rien ne vous paraît trop sale
Pour stopper la fuite entêtée ;
Il faut manger, blanche vestale,
Porcs de l’enfer votre pâtée !!!
--Ecoute mes vaines paroles
Ne vois-tu pas ce qui me brûle
Ne vois-tu pas ce que tu voles
En me murant dans ma cellule ?
--Quel est le fou qui est la folle
Celui qui choit dans le vertige
Ou la terrible et vaine idole
Qui de ses arbres scie la tige ?
--Non mon amour, ne m’abandonne
J’ai pour ton cœur tant de tendresse
Entends ma voix et me pardonne
Encor je prie, encor, sans cesse
--Si par bonheur on se réveille
De cette nuit cauchemardesque
Savez-vous qu’on vous voit pareilles
Aux furies, mamelles grotesques !!!
LA TRICHEUSE
Noire comme un vieux démon
Méchante étrangère
A la bouche amère
Noire comme le goudron
Pure comme une prière
Blanche apparition
Danse et tourbillon
Comme la plume légère
Noire comme le goudron
Sur ton cœur de pierre
Plume mensongère
Subis le sort des fripons
Dansante plume éphémère
Mêlée au goudron
A califourchon
Sur le rail de la misère
Parcours les enfers sur ton
Balai de sorcière
Tu trichas pour plaire
Et pour ta réputation
Tu trichas pour te défaire
Des mâles soupçons,
Du tourment profond
D’un trouble qu’on veut se taire
Et pour araser le mont
Portant ton calvaire ;
Ta vengeance altière
T’a crucifiée sans pardon
COMMUNION
Le premier vers est la voix de l’amant, le second celle de l’amante,
en contre-chant ; et ainsi de suite jusqu’à la fin.
Tu viens ?
Sans doute
Ta main ?
Ecoute …
Vers toi
Si douce
Des voix
Me poussent
Ton cœur ?
T’accueille
Ma fleur !
Viens, cueille
Ces pleurs ?
Mes larmes
Douleurs ?
Non, charme
Ma sœur
Mon frère
Ces pleurs ?
T’espèrent
Ta loi ?
Offerte
En moi ?
Ouverte
Ton sein ?
Fleurette
Refrains
Musette
Tu sais ?
Peut-être
Ma paix
Mon maître
Tu es
Mon âme
Mon blé
Ta femme
Elu
Promise
Corps nu
Exquise
Mes bras
M’enserrent
Appas
Mystères
Baisers
Tendresse
Blessés
Caresse
Désir de feu
Immense
Où sont tes yeux ?
Ils dansent
Baisant ton front
Je t’aime
J’effleure ton
Diadème
Baisant fiévreux
Ma bouche
Allons aux cieux
Ma souche
Mais mon amour
S’envole
Sur tes contours
Corolle…
Mes bras
M’enserrent
Tendres appas
Mystères
Baisers
Caresses
Toujours blessés ?
Tendresse…
Tes veux ?
Nuances
Adieu
Silence,
J’endors
Mes rêves
Grains d’or
Des grèves…
LA MAUVAISE FOI
Quel est cet ennui, quel est ce malaise
Ce brouillard de mal qui givre le cœur
Qui pèse sur tout d’ombre et de rancœur
Ce mur inconscient qui sur l’âme biaise ?
Quelle est cette bruine indolore et triste
Qui change en bourbier la vie alentour
Trempant et mouillant les braises d’amour
Et au fond des pleurs fait douloureux kyste ?
Fiel insupportable en ne pouvant dire
D’où te vient ce mal, même pas savoir
Pourquoi en plein jour vient planer le soir
Et l’amant se change en statue de cire
Il faut donner forme à l’affreux fantôme
Il faut au brouillard donner un contour
Au mal lancinant l’éclat du plein jour
Faire une plaie vive à vertu de baume
*****
Alors on déteste
Sans savoir pourquoi
L’Autre pour le froid
De ses moindres gestes
Les cieux se délestent
De leur grand effroi
Ô mauvaise foi
Quels baisers nous restent ?
Qu’importe où l’on pique
Qu’importe où l’on mord
Où donc est le nord
Où donc la réplique ?
Dans l’enfer tragique
Qui crie à la mort
N’est scellé le sort
De telles suppliques ?
Qui sans fin accusent
De péchés infects
Dans des feux abjects
Je crie, je récuse !
Ruse, l’amour s’use
Et quel autre affect ?
Appel indirect
Ces flammes qui fusent ?
*****
Et quand tout se meurt dans l’affreux vertige
Et quand tout finit, que l’espoir est vain
Que ton cœur le mien dévient leurs chemins
Et que notre amour fume ses vestiges
Que nous reste-t-il qu’à prendre la fuite
A faire le mal ou à le subir
A faire semblant de vivre ou mourir ?
Au bonheur perdu, il n’est pas de suite
J’ai perdu la vie, j’ai couché mon âme
Tout survit en nous mais paralysé
Comment t’accueillir dans mes bras brisés ?
Toi tu as choisi d’attiser le drame
Oh, tu as voulu croire à mon délire
Ton fantôme ainsi devenait vivant
Ainsi s’éclairait ce trouble oppressant
Qui toujours baigna tes tendres sourires
Ta fuite est la même au lointain mensonge
C’est une autre forme au même linceul
Piètre compagnon pour qui reste seul
Un dernier recours, même plus un songe
TUONELA
(Le chant du cor anglais)
Dansez, à mes côtés personne ne s’assoit
Dans la mélancolie du son fêlé des vielles
Sans cesse répété, ce soir je me rappelle…
Ta place est vide, amie, toujours auprès de moi
Il ne résonne plus qu’un douloureux hautbois
Il chante au loin les morts sur les eaux éternelles
Le cygne sur l’étang laisse flotter ses ailes
Comme s’il accueillait la douce d’autrefois
En chantant son adieu le cor se fait si fluide…
Je peux partir… le cor, erre sur les eaux vides
Ce soir je t’aime encor comme un câlin s’endort
Sur le lit vaporeux des brumes sur l’eau vide
Je sais, tu m’as tiré ta verte révérence
Je devrais être fort et brave et libre ( ô ) cor
La chanson de mon cœur, c’est toi, dans le silence
LA SAINTE
à J.S.Bach
Sainte au regard étale et aux douces pensées
Tu es le calme immense où songent en silence
Ceux qui n’ont plus ni port ni leurs douceurs d’enfance ;
Sur les cœurs calcinés tu poses la rosée,
Le délicieux repos sur les chairs transpercées ;
Toi seule as l’unisson des soupirs d’innocence
Et tu viens relever ceux qui ploient sous l’offense
Sainte au regard étale et aux douces pensées
Tu es le vrai pardon, la vie miraculée
L’humble miséricorde à qui crache l’injure
Et tu sais apaiser les fous et les parjures
En donnant ton baiser à ceux qui t’ont blessée ;
Tu as l’humilité de ces nonnes voilées
Qui portent la beauté dans leurs robes de bure
Tu n’as qu’un seul orgueil lancé à la nature
C’est la vie de tes fils que tu as tant aimée
JEUNE FEMME AU MIROIR
à J.S.Bach
Dis, ai-je assez un teint de rose
Pour qu’il songe à m’offrir un bouquet
Ô
Je veux qu’il me voie déclose
Comme une auréole dans l’aurore
Mais dis-moi mon âme, dis
Connaît-il toutes ces choses
Qu’on ne peut dire qu’aux bois secrets
Quand, montants, fleuris, bénis
Dans le calme et divin soir les songes s’évaporent…
Dis, suis-je assez mignonne femme
Pour qu’il songe à effleurer mon cœur
Ô
Je veux qu’il dénoue la trame
Des tourments que savent les nues pures
Mais dis-moi Madone, lui
Viendra-t-il cueillir mon âme
Offerte avec, je crains, ses pâleurs
Dieu, brûlez, brillez, ô nuit
Au feu de mes rêves mes plus douces diaprures…
